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Laboratoire #3 Palissades

Dans l’objectif de faire trace d’une manière qualitative du cursus de la formation supérieure, la FAI-AR a confié à Julie Bordenave et Anne Gonon des contributions rédactionnelles portant sur les ateliers de pratique artistique et les laboratoires d’expérimentations et de recherche.
Prenant appui sur des entretiens réalisés auprès des intervenants et des initiateurs pédagogiques, leurs contributions mettent en lumière les spécificités du cursus de la promotion François Delarozière.

palissades

Laboratoire de recherche et d’expérimentation artistique

du 23 mai au 3 juin 2016, à L’Usine Centre national des arts de la rue de Tournefeuille 
Initiateurs pédagogiques : Phérailledirecteur artistique de la compagnie Le Phun, Régis Friaud et Olivier Magni, décorateurs, comédiens.

Phéraille l’énonce sans détour : « Je suis autodidacte, je ne vois pas en quoi je pourrais former des gens… ». Le directeur artistique de la compagnie Le Phun, incontournable équipe dont nombre de créations ont marqué les esprits (La vengeance des semis, Les Cent Dessous, Les Gûmes ou encore Le Train Phantôme), ne cache pas ses doutes quant à l’idée même d’une formation aux arts de la rue. Néanmoins curieux de rencontrer les apprentis, Phéraille adopte pour ce laboratoire un positionnement simple : accompagner ceux-ci dans le chemin qu’ils ont entamé depuis octobre 2015 et qui les mènera jusqu’au Panorama des Chantiers en mars 2017. En réalité, il n’y a pas à douter que Phéraille, accompagné par les comédiens décorateurs Régis Friaud et Olivier Magni, a énormément à apporter à la promotion 2015-2017, du fait de l’expérience du Phun qui croise aventure collective, création théâtrale et approche scénographique et plastique.

La palissade, support et surface

Ce laboratoire semble à première vue se démarquer des autres dans la mesure où il prend pour point de départ un objet scénographique, la palissade, et se donne comme entrée première celle du signe, du matériau et de la création plastique. Alors que, jusqu’à présent, l’écriture et la dramaturgie ont été les fils conducteurs du cursus, cette troisième session propose une confrontation à la matière et, concrètement, au travail manuel. Pour autant, des questionnements fondamentaux refont rapidement surface : le rapport à l’espace et l’articulation entre individuel et collectif, problématique clé de cette promotion. Le titre est en lien direct avec la création 2016 de la compagnie, Palissades, dont les premières représentations ont eu lieu peu de temps avant, lors de l’Autre Festival de Derrière Le Hublot à Capdenac, les 15 et 16 mai. Si l’évocation de la création ne s’avère pas centrale dans le processus, les thématiques qui le sous-tendent, liées à l’objet urbain qu’est la palissade, constituent clairement les bases de la réflexion proposée. Il s’agit notamment de se pencher sur les questions du seuil, de la limite et du passage. La palissade fait barrière, frontière, zone de franchissement : elle induit du caché, de l’invisible, de la possible transgression. Autant de notions clés pour qui investit artistiquement l’espace public.

Trois axes structurent le laboratoire qui se déroule à l’Usine, Centre national des arts de la rue à Tournefeuille, lieu où est basé le Phun, implanté dans une zone périurbaine : la scénographie urbaine, à travers la palissade détournée, qui va faire signe dans l’espace public ; la notion de seuil, et donc l’investissement de l’espace public et le rapport au passant ; et une expression plastique forte, amenée par le biais de la référence au mouvement Supports/Surfaces. La convocation de cet éphémère mouvement artistique, apparu à la fin des années 1960 et qui ne dura que quelques années, peut surprendre dans le cursus de la FAI-AR. La démarche des représentants du mouvement, notamment les plasticiens Claude Vialla, Daniel Dezeuze et Patrick Saytour, se caractérise par une double remise en cause de la peinture : celle du sujet et celle des moyens picturaux eux-mêmes. Les membres de Supports/Surfaces évacuent totalement la question du sujet et du thème au profit d’une recherche formelle, qui cherche à échapper à tout académisme et toute virtuosité. Ils se livrent à une déconstruction profonde et systématique du support premier de la peinture, à savoir le châssis et la toile. Cette dernière est remplacée par des tissus ordinaires, tandis que le châssis est désossé, disparaît totalement ou, au contraire, devient œuvre en soi. Privilégiant des matériaux triviaux, les peintres de Supports/Surfaces adoptent une logique d’art pauvre, teintée de primitivisme, interrogeant le statut de l’œuvre et sa sacralisation – de même que celle de l’artiste.

De la planche au totem

L’enjeu du laboratoire « Palissades » est de mettre au travail ces notions et ces connaissances qui, pour nombre d’apprentis, constituent des découvertes. Encore une fois, si la question de l’investissement de l’espace public est, de fait, une constante dans le cursus, ce laboratoire est le premier à proposer de le faire par la construction d’un objet physique, support d’expression plastique et individuelle. Phéraille, Régis Friaud et Olivier Magni optent pour une approche pragmatique : le travail se focalise dans un premier temps sur la planche, élément basique constitutif de la future palissade. Dessin, conception, construction, visseuse, perceuse, peinture… Dans les ateliers de l’Usine, les apprentis se confrontent de manière physique à la matière comme ils ne l’ont encore jamais fait.

L’enjeu de l’articulation entre individualité et collectif n’échappe pas à Phéraille et la planche va devenir le support et la surface de cette problématique. Il déplace l’intention initiale en proposant aux apprentis de créer un totem, la planche devenant un vecteur de représentation de soi. Le symbolique s’impose et la plupart des apprentis n’optent évidemment pas pour une représentation littérale. Mais dans la transposition totémique à laquelle ils procèdent sur l’objet planche, destiné à être installé dans des espaces hors les murs autour de l’Usine, ils se racontent eux-mêmes, se donnent à voir aux autres. Les bienfaits du travail manuel se confirment rapidement. Outre la focalisation sur le faire qu’ils induisent, facteurs de concentration et de satisfaction à donner corps à la matière, ils obligent à une production/projection extérieure concrète, que les autres peuvent observer, s’approprier, regarder. Selon Phéraille, cet exercice de sortir de soi via la matière, et celui de regarder l’autre à travers sa production, ont une grande vertu d’ouverture à l’autre et de création de liens au sein d’un groupe.

Insertion dans l’espace public

La construction va prendre une place conséquente dans ce laboratoire – relativement court d’ailleurs puisqu’il ne dure que deux semaines (les autres s’étalant sur trois semaines). L’étape d’installation dans l’espace public arrive au cours de la seconde semaine. L’enjeu, affiché dès l’origine, est bel et bien celui-là, que ces planches-totems s’insèrent dans l’espace public. Les apprentis se trouvent alors aux prises avec des questions déjà abordées. Quel rapport à l’espace, à la fois physique et symbolique ? Quel lien instaurer entre l’objet installé et celui qui le regarde – la question de l’adresse se posant de la même façon pour un objet physique que pour une action vivante ?

Le laboratoire « Palissades » active de manière très concrète l’approche sémiologique abordée par Marie Reverdy dans l’atelier du mois d’avril « L’adaptation : du texte à la partition ». La dramaturge a sensibilisé les apprentis à l’appréhension de l’espace public comme un médium en soi, chargé de signes et d’une articulation forte entre signifiant et signifié. Comment la planche-totem, expression artistique et signe plastique, trouve-t-elle sa place dans cet espace ? A fortiori dans un environnement périurbain aussi déconcertant que celui de l’Usine. Phéraille guide chacun dans ce travail d’implantation/installation, qui fait aussi écho à l’atelier « Le repérage comme outil scénographique ». Il interroge les apprentis sur les points de vue, les contrastes et les contre-points. Quelle est la portée de la planche installée à tel endroit plutôt que tel autre ? Comment fait-elle signe en fonction du contexte dans lequel elle s’insère ? Pour Phéraille, ce rapport à l’espace est une matrice essentielle de l’intervention en espace public. Il l’a d’ailleurs abordée dans un workshop avec des étudiants de l’École supérieure d’architecture de Toulouse, eux aussi amenés à travailler autour des palissades – étudiants qui rendent visite aux apprentis le mercredi de la deuxième semaine, venant découvrir les planches-totems installées. Sans céder à une analyse symbolique trop simpliste, l’installation des planches-totems dans l’espace public vient sans conteste faire résonner celle de la place que chacun s’attribue, d’où il interpelle celui à qui il s’adresse. « L’endroit d’où l’on parle », comme aimait à le dire Michel Crespin pour qui l’objet scénographique était un pilier incontournable de l’acte artistique en espace public.

Le seuil, zone de rencontre

Certains apprentis optent pour des formes assez littérales, d’autres très signifiantes, d’autres encore délibérément très plastiques. Venu quelques jours en observateur, Alban de Tournadre, apprenti de la promotion 2013-2015 et membre du Conseil scientifique et pédagogique de la FAI-AR, a produit a posteriori une note à l’intention des apprentis, proposant une lecture, assumée comme personnelle, des planches-totems. S’il n’a pas eu la possibilité d’observer les planches-totems installées dans l’espace public, il souligne combien nombre d’entre elles interrogent l’activation par le spectateur-regardeur, attestant du fait que l’approche très personnelle du totem comme représentation/projection de soi n’a pas empêché les apprentis d’intégrer d’emblée la notion d’adresse. Plusieurs pièces induisent en effet une action de la part du regardeur, qu’il s’agisse tout simplement de tourner autour, de se pencher pour adopter un point de vue, de regarder dans un trou, voire de toucher l’objet. D’autres pièces se lisent plutôt comme un signal dans la ville. Son décryptage illustre également combien la notion de seuil, centrale dans l’approche imaginée par Phéraille, transpire des productions. Dans la note pédagogique de présentation du laboratoire figure d’ailleurs une éloquente citation de l’architecte et anthropologue Philippe Bonnin :

« La notion de seuil interroge celle, fondatrice et universelle, de limite qui permet de séparer le nous de l’autre. Mais la frontière est d’abord entre : plus que séparer, elle induit une réciprocité car elle se présente comme une interposition dans l’espace qui sépare deux mondes qui s’opposent. Le seuil marque cette limite. Il constitue un espace transitionnel potentiellement créateur et créatif : dans ces zones de transition, où l’individu est suspendu, s’accumulent les procédures les plus déconcertantes et intéressantes. »

C’est dire la pertinence de la mise au travail de cette notion de seuil, abordée ici par le biais de l’objet plastique. Les arts en espace public ont beau avoir supprimé la porte d’entrée vers le monde de l’art (cette porte qui reste si difficile à franchir pour un grand nombre de gens, se sentant illégitimes à l’expérience esthétique), la naïveté serait grande de penser qu’exercer hors les murs suffit à se débarrasser du seuil. La rencontre entre l’artiste, son geste, sa production, et la posture de regardeur-spectateur constitue toujours un défi à relever. C’est au cœur de cette zone de rencontre, avec eux-mêmes et avec les autres, que Phéraille a guidé les apprentis.

 

Anne Gonon