Dans l’objectif de faire trace d’une manière qualitative du cursus de la formation supérieure, la FAI-AR a confié à Julie Bordenave et Anne Gonon des contributions rédactionnelles portant sur les ateliers de pratique artistique et les laboratoires d’expérimentations et de recherche.
Prenant appui sur des entretiens réalisés auprès des intervenants et des initiateurs pédagogiques, leurs contributions mettent en lumière les spécificités du cursus de la promotion François Delarozière.

LOST IN TRANSLATION, L’OEUVRE À GRAND FORMAT

Laboratoire de recherche et expérimentation artistique

du 18 avril au 6 mai 2016, à Marseille
Initiateur pédagogique : Pierre Berthelot, co-directeur artistique de Générik Vapeur.
dans le cadre de l’Année France-Corée 2015-2016, en partenariat avec le Seoul Street Arts Creation Center (KR).

Le deuxième laboratoire qui a jalonné la formation de la 6epromotion fut consacré à « l’œuvre de grand format », une première dans le cursus FAI-AR. Le vocable appelle avant tout d’en circonscrire les contours. Si un spectacle monumental se définit avant tout par l’importance de sa jauge, il peut se revendiquer « d’une fonction socio-politique dans l’espace public  », selon Jean-Sébastien Steil, qui en recense plusieurs typologies : certains en appellent à la fonction archaïque des mythes et grands contes, qui posent des références communes à un groupe. D’autres jouent sur le renversement des valeurs (carnaval, charivari…). L’importance de la forme utilisée – ligne, cercle, pyramide… -, véhicule aussi un sens symbolique. Les grands formats qui habitent nos espaces publics européens depuis les années 1980 empruntent un peu à tous ces champs à la fois. Durant une conférence donnée pendant le laboratoire, Jean-Raymond Jacob, directeur de la compagnie Oposito, dégage une problématique : que recouvre la notion d’être ensemble dans le grand format : marcher ensemble ? Voir la même chose ? « Le public doit avoir la sensation de vivre une émotion collective ; pouvoir s’arrêter ensemble, repartir… pas seulement assister à un défilé. »

La direction pédagogique du laboratoire est confiée à un habitant de la Cité des arts de la rue : Pierre Berthelot, co-directeur artistique de Générik Vapeur. La compagnie totalise trente ans de grand format au compteur, parmi des incontournables comme TaxiBivouac, ou le plus récent Waterlitz et son bonhomme géant – l’imposant OMNI, Totem moderne de containers -, tout en vouant aussi une attention au rapport de proximité : Les champêtresla Deuche joyeuse

En ligne de mire : expérimenter collectivement le processus de création d’une œuvre à grand format, puis donner à voir le fruit de ces recherches lors de deux présentations publiques (l’une lors du printemps coréen à Marseille, en mai 2016 ; l’autre lors de l’automne français à Séoul, en novembre 2016). Car le contexte de ce laboratoire est particulier. Il s’insère dans le programme d’actions menées par la FAI-AR depuis 2014 avec le Seoul Street Art Creation Center (SSACC), lieu de fabrique dédié aux arts en espace public à Séoul, dans la lignée des ambitions internationales de la formation, qui prennent un relief particulier en cette année croisée France-Corée. À cette occasion, huit stagiaires coréennes rejoignent le groupe des apprentis, qui dénombre déjà de multiples nationalités en ses rangs (France, Colombie, Cuba, Corée, Grande-Bretagne, Haïti…). Pour Pierre Berthelot, « le grand format, c’est aussi regarder ce qu’on a autour de nous : faire coller un concept à un contexte, dan un va-et-vient perpétuel ». Le site de la Cité des arts de la rue, ancienne huilerie au cœur du quartier des Aygalades, a été choisi dès sa préfiguration dans les années 1990, car il reconstitue la typologie d’un morceau de ville (bâtiments, rue intérieure, espaces verts, rivière…). Par chance, le SSACC, ancienne station sanitaire située dans une zone industrielle excentrée de Séoul, recouvre les mêmes caractéristiques : béton, points hauts, souterrains, rivière à proximité… Comment habiter artistiquement de tels lieux ?

La pédagogie : le défi du collectif

À l’échelle de ce groupe constitué de 24 membres aux parcours variés, il s’agit, durant trois semaines, de se découvrir à la fois en tant qu’individu et en tant qu’artiste aux compétences et cultures différentes. Deux écoles empiriques co-existent dans la pratique du grand format : œuvrer à une écriture collective, requérant la participation de chacun à chaque étape (Générik Vapeur). Ou travailler par système de délégation, selon une structure pyramidale régie par une direction artistique forte, qui délègue ensuite par discipline (Oposito). Les deux méthodes se sont croisées pour ce laboratoire : une écriture collective sur le fond, destinée à dégager des images brassant envies et intentions individuelles ; puis une délégation souveraine à un metteur en scène sur la mise en forme, pour chaque tableau créé. Pina Wood, apprentie de la précédente promotion (2013-2015), a partagé pendant trois jours sa méthodologie visant à faire apparaître une dramaturgie collective.« Chacun passait de groupe en groupe – technique, dramaturgie, espace… – pour chercher des points communs et échafauder une histoire », explique Maud Jégard, apprentie. « L’objectif était de mettre en commun nos idées pour brasser les matières, perdre la trace de leur origine et ne plus défendre une idée uniquement parce que c’est la sienne  », complète Zelda Soussan, apprentie. Sur la thématique proposée – « Lost in translation »-, les envies s’articulent peu à peu les unes aux autres et des mots clés emblématiques se dégagent : tour de Babel, chaos, passage, libération… La « perte » de la thématique initiale se vivra dans une confusion des repères, via la traversée d’univers différents émaillés d’expériences sensitives.

« Ce sont les apprentis et stagiaires qui ont proposé les images », commente Juhyung Lee, apprenti. « Pierre Berthelot nous a conseillés pour les réaliser, avec un fort accompagnement technique de la part de l’équipe de Générik Vapeur », qui mettait à disposition deux techniciens pour cinq artistes. « Le rapport au grand format s’est vécu dans la pratique, détaille Zelda Soussan. Nous avons rapidement été libres d’expérimenter, les techniciens de Générik étaient ouverts à tout, ils nous ont incités à tester de nouvelles manières de faire. C’est une belle philosophie de compagnie : il n’y a pas de monumental infaisable. » Le synopsis qui s’esquisse, autour d’images fortes, prend des allures de story-board, qui donnera à la restitution un air de narration séquentielle à base de ruptures de ton et de modulation d’ambiances, investissant plusieurs espaces de la Cité des arts de la rue.

La pratique : à l’épreuve du faire ensemble

Apprendre la patience que requiert le faire ensemble, rogner sur des idées pour se plonger dans le collectif, mettre son enthousiasme et son énergie au service d’une proposition, même quand les avis divergent : tel semble être l’apprentissage de cette expérience à tiroirs régi par des contraintes fortes. En premier lieu, la barrière de la langue, « qui nous a obligé à reformuler et choisir un autre vocabulaire, avec parfois l’avantage de préciser ses intentions, mais aussi le risque d’ouvrir des brèches encore plus grandes dans les sous-textes ! », évoque Zelda Soussan. Sur une ligne directrice unanimement choisie – proposer de l’intime dans du grand format – des intentions se font jour : proposer une expérience d’attente collective, remplacer les effets visuels d’un décor par une ambiance sonore, user du corps pour faire nombre, contaminer un espace pour propager une action dans le public… Elles s’accompagnent de questions : comment rendre une action visible dans une foule de 500 personnes, transmettre des intentions et gérer les flux en évitant les consignes explicites, quelle adresse au public pour une grande jauge ? Tout en prenant en compte l’écueil de ne pouvoir réellement tester in situ avant le grand soir, faute de public !

Pour Pierre Berthelot, c’est l’anticipation, partie intégrante de la conception et de la mise en œuvre d’un spectacle à grand format, qui permet de pallier cet impondérable : choisir des espaces relativement protégés des intempéries éventuelles, penser à être entendus et vus de nuit, veiller à la sécurité du public… tout comme à concentrer les énergies tout au long du parcours choisi, pour éviter d’épuiser les équipes. Sur le fond, l’intervenant incite aussi les apprentis à préciser leurs intentions, comme le remarque Juhyung Lee : « nous avons cherché à questionner les raisons de déplacement du public. Pourquoi l’amène-t-on là, dans quel état veut-on le mettre ? Est-ce une échappée, une quête, une fuite ? Faut-il placer des guides pour orienter les déplacements du public ? Les réponses divergeaient, mais le simple fait d’avoir la possibilité de questionner ensemble était nourrissant. » A l’aune de la réalité collective du faire ensemble, quelques renonciations se font jour : « j’aurais aimé séparer un peu le public pour lui faire vivre des choses en petits groupes, inverser la tendance du grand format qui incite à regarder en l’air, éviter les effets visuels d’artifices…  », énumère Maud Jégard. Elles appellent des solutions de remplacement : « à la place, en défendant l’idée commune de « perdre le public », nous avons proposé différents points de vue –proches, lointains -, plusieurs actions simultanées pour que le public ne sache plus trop où regarder.  »

Restitution : les enjeux de la mise en œuvre

La forme immersive résultant de ce laboratoire fut présentée au public à la Cité des arts de la rue le 3 mai 2016, dans le cadre du printemps coréen en France. Elle proposait des tableaux mêlant expérience et représentation, micro perturbations et images fortes, séquences visuelles, sonores et textuelles jouant sur les hauteurs et les lignes de fuite. Le long d’un parcours en quatre stations successives, le public éprouvait d’abord une distorsion de ses perceptions évoquant un simulacre de tremblement de terre, avant d’être saisi par un chœur percussif montant et descendant en cadence dans une tour métallique. La déambulation le menait ensuite vers du street art exécuté in situ, mêlant calligraphie polyglotte et projections sous forme de théâtre d’ombres. Avant de se plonger dans une ambiance chaotique au milieu de carcasses de voitures, d’où émergeaient de fortes images jouant sur différentes hauteurs – silo, tour, toit, escaliers… Puis les spectateurs étaient conviés à une expérience sensitive, via la traversée collective d’un rideau d’eau, jouant sur la part décisionnaire individuelle dans un groupe. Des textes déclamés au bout d’une potence l’accueillaient enfin, pour s’achever sur une communion à la fois libératoire et jouant sur l’artificialité, à base de structure en plastique volante, chœur et cierges magiques, faisant réapparaître le corps des artistes au plus près de celui des spectateurs, redonnant une place à l’individu derrière le collectif. « Il était difficile de combler toutes les attentes par rapport à une création réellement collective, mais le résultat était globalement au-dessus de nos attentes : une proposition pour ce lieu et cette jauge a été respectée ! », conclut Zelda Soussan.

L’enjeu désormais est d’adapter cette forme au contexte coréen. L’opportunité de se nourrir des imperfections pour ne pas les réitérer, tout comme de rebondir sur les frustrations en les transformant en envies : travail plus poussé sur la lumière, le corps… Se permettre aussi d’oser davantage de modulations dans le rapport au public : «  si on avait pensé que le public aurait aussi facilement joué le jeu, la proposition aurait pu être plus audacieuse. Nous pourrions provoquer davantage de surprises et de renversements de situation, penser à d’autres manières de l’inciter à agir et avancer….  », étaie Hye-Rim Kim, stagiaire coréenne. Cette étape ultérieure à Séoul en novembre 2016 sera peut-être alors l’occasion de poursuivre le travail à partir de cette trame écrite, comme la suite logique d’un processus de création tout juste ébauché, mais déjà éprouvé.

 

Julie Bordenave