Dans l’objectif de faire trace d’une manière qualitative du cursus de la formation supérieure, la FAI-AR a confié à Julie Bordenave et Anne Gonon des contributions rédactionnelles portant sur les ateliers de pratique artistique et les laboratoires d’expérimentations et de recherche.
Prenant appui sur des entretiens réalisés auprès des intervenants et des initiateurs pédagogiques, leurs contributions mettent en lumière les spécificités du cursus de la promotion François Delarozière.

dark side of the suisse

stage dE survie artistique en milieu hostile

Laboratoire de recherche et expérimentation artistique

du au 26 février 2016, à La Chaux-de-Fonds (Suisse)
Initiateurs pédagogiques : Natacha Kmarin, comédienne, metteur en scène, formatrice, coordinatrice artistique et Manu Mosercomédien, metteur en scène, directeur artistique du festival La Plage de six pompes à La Chaux-de-Fonds et de la compagnie Les Batteurs de Pavé.

C’est la deuxième fois que Natacha Kmarin et Manu Moser accueillent une promotion de la FAI-AR à la Chaux-de-Fonds. La promotion précédente, sortie en 2015, était également venue au cœur de l’hiver. Dans cette ville d’un peu moins de 40 000 habitants, située dans le canton de Neuchâtel, en plein massif du Jura, à dix kilomètres de la frontière française, la température moyenne au mois de février est de -1°. Et depuis 25 ans, l’été Chaux-de-Fonniers, au climat plus clément, accueille le festival d’arts de la rue La plage des Six-Pompes, programmé par Manu Moser.

Le duo d’intervenants place ce Laboratoire dans la continuité des deux ateliers qu’ils ont animés en octobre et novembre 2015, à Marseille. Il s’agit de mettre en application, dans une ville approchée comme un partenaire et un terrain de jeu très ouvert, les bases et principes explorés au cours de ces deux sessions organisées à la Cité des arts de la rue : l’approche du texte, les outils de jeu et de direction d’acteurs de base, la mise en spectacle en rue, la prise de possession d’un espace. Le questionnement que les deux intervenants souhaitent aborder avec les apprentis est celui qu’ils défendent comme le fondement même d’une pratique de rue : à qui s’adresse-t-on ? Comment ?

Les vertus pédagogiques d’un milieu « hostile »

Pour Natacha Kmarin et Manu Moser, le choix de l’hiver et l’intitulé du Laboratoire « Darkside of the Suisse. Stage de survie artistique en milieu hostile » dépassent largement l’anecdote. La ville de la Chaux-de-Fonds en hiver est abordée comme un contexte singulier aux vertus propédeutiques. Quand il fait froid dehors, où sont les spectateurs potentiels ? Comment s’adresser aux habitants de cette ville, faire en sorte qu’ils soient là ? Pour leur dire quoi qui les retiennent ? Le défi, estiment les deux intervenants, est de « trouver un public, de le garder et de lui offrir un regard sur sa propre ville ». Les conditions hostiles et possiblement décourageantes agissent comme un effet de loupe grossissante sur les problématiques, les enjeux et les écueils de la mise en représentation de rue.

Le Laboratoire s’engage dans une dynamique très ouverte. Les apprentis bénéficient d’un accueil qui leur permet, en substance, de « faire ce qu’ils veulent » remarque Manu Moser. « Nous n’avions pas d’idées arrêtées ni d’attentes particulières, pointe-t-il. Nous savons ce qui est susceptible de fonctionner ou pas, mais nous étions là pour les aider à trouver des solutions, pas pour imposer quoi que ce soit. On se demandait comment ils allaient prendre possession de cette liberté. Ça n’arrive quasiment jamais à un artiste d’avoir une ville à disposition, d’être attendu et bienvenu ! »

Rétrospectivement, les deux intervenants observent que les questions d’interprétation, de prise de parole, de rapport au texte et de direction d’acteurs sont passés au second plan au profit des « questions d’ici et maintenant, en l’occurrence La Chaux-de-Fonds en hiver, la température, la neige », appréhendées de manière très concrètes par les apprentis. Ils se sont saisis de ce contexte, proposant une multitude d’interventions, pour la plupart des solos – ce qui explique également le fait que les questions d’interprétation et de directions d’acteurs n’aient pas été centrales.

Par ailleurs, pour bon nombre d’apprentis, le texte, au sens d’une œuvre littéraire préexistante, ne constitue pas un matériau de départ ni d’appui. On en conclurait presque, et peut-être hâtivement, que les enjeux artistiques des apprentis de la promotion François Delarozière voisinent davantage avec la performance et les arts visuels qu’avec une approche théâtrale. Cela étant, la question de la rencontre avec ceux qui reçoivent – des passants ou de véritables spectateurs à trouver – s’est nécessairement imposée, comme elle s’impose à quiconque choisit l’espace public comme terrain de jeu, quel que soit le médium artistique utilisé.

Enjeux de visibilité et lisibilité

L’action de Hyunji Jung se saisit frontalement cette question, prenant le parti d’une invisibilité volontaire. Grâce à une planche de bois gravée en creux, elle inscrit à même la neige la mention « Labeur invisible », choisissant des heures nocturnes ou matinales pour ne pas être repérée. Que la neige continue de tomber ou qu’elle fonde, son marquage souvent disparaît en relativement peu de temps. Il n’en reste que les photos prises – mises en ligne notamment sur le Facebook Ilfaittchaux qui rendait compte des interventions des apprentis pendant toute la durée du Laboratoire . Ce travail plastique fait le pari d’une réception qui lui échappe. Qui a vu ses graffitis de neige ? Ceux qui les ont découverts se sont-ils interrogés sur leur auteur ? Ont-ils eux-mêmes pris des photos qu’ils auraient publiées sur les réseaux sociaux ou montrées à des connaissances ? Dans cette action qui se met totalement en abyme, la réception devient invisible.

La problématique de la visibilité/invisibilité touche aussi à la reconnaissance même de l’acte artistique quand il est mis en œuvre. Se promenant dans la rue, incarnant ce qu’il était réellement dans une certaine mesure, un artiste coréen perdu – au sens propre et au sens figuré – dans les rues de la Chaux-de-Fonds, Juhyung Lee cherche à engager la conversation avec des passants, prétextant de demander son chemin. Quand l’échange s’amorce, il installe deux chaises et tente d’instaurer une conversation. Ces interlocuteurs se révèlent être pour beaucoup des exclus, qui ont du temps disponible, tandis que les travailleurs pressés passent leur chemin. Mettant en jeu sa situation de manque de repères géographiques et culturels, il provoque un effet de miroir, pointant ceux qui sont d’ici mais ne semblent guère appartenir davantage à la société suisse que lui. Là encore, la mise en spectacle ou en trace reste à parfaire pour permettre aux effets de cette performance de rencontrer tout à fait son public. Le cadre d’un Laboratoire de recherche et d’expérimentation permet aux apprentis d’essayer, de tâtonner et de travailler les enjeux brassés par la formation. Cette confrontation au terrain est salutaire.

Inspirés par le territoire

Dans une logique d’immersion et dans la continuité d’ateliers du premier semestre qui abordaient la problématique de l’approche contextuelle (entre autres l’atelier « Le repérage comme outil scénographique » et l’atelier « Écriture et performance » ), plusieurs apprentis imaginent des formats dont le propos est directement nourri par un lieu spécifique, une pratique ou une histoire locales. Zelda Soussan convie le public dans le passage Zimmermann, d’où l’on a une improbable vue en contre plongée sur le bassin de la piscine municipale. Avec la complicité d’apprentis qui exécutent des mouvements circulaires dans l’eau, elle propose, à l’extérieur, une performance intitulée « Accélérateur de particules » explorant la figure du vortex, en clin d’oeil au CERN, implanté à Genève.

Nadine O’Garra crée une balade canine « Vie de chien ». Mêlant pragmatisme et second degré, elle prend au pied de la lettre la question « à qui peut-on s’adresser quand il fait froid dehors ? », et part du constat que les rares personnes qui se baladent dans la rue sont celles qui y promènent leur chiens. Elle propose alors une visite guidée de la ville, s’adressant directement aux bêtes et indirectement à leurs propriétaires, rencontrés dans les rues. Avec « La maison qui brûle », Valentine Ponçon s’empare quant à elle d’un pan de l’histoire bien connu des habitants de la ville. En mai 1794, un incendie ravage la Chaux-de-Fonds, alors un village de 4 500 habitants. Une cinquantaine de maisons et l’église sont détruites. De cet événement vieux de deux siècles, la ville porte toujours la trace car sa reconstruction s’est faite selon un plan en damier, ce qui explique ses rues se coupant à angle droit, dans une logique géométrique systématique. Valentine Ponçon convoque les spectateurs à un embrasement de maisonnettes en carton. Alors qu’il neige, elle rejoue ce grand incendie dans une ville qui semble désormais vivre à l’abri de tout incendie, dans la sécurité du cœur de l’hiver.

Au total, les apprentis conçoivent une douzaine de propositions auxquelles s’ajoutent des interventions quotidiennes, des échauffements dans la rue et une installation – un sauna ouvert au public implanté dans un abribus délaissé. L’idée de choisir un milieu hostile pour y mettre en jeu, dans des conditions de fait un peu extrêmes, les fondements de l’intervention en rue se confirme porteuse. Capter l’attention de gens alors que l’ambiance du quotidien hivernal n’est pas franchement propice à se laisser surprendre, a le mérite, aussi redoutable que réaliste, de souligner combien l’acte artistique ne coule jamais de source dans l’espace public.

 

Anne Gonon