Dans l’objectif de faire trace d’une manière qualitative du cursus de la formation supérieure, la FAI-AR a confié à Julie Bordenave, Fanny Broyelle et Anne Gonon des contributions rédactionnelles portant sur les ateliers de pratique artistique et les laboratoires d’expérimentations et de recherche. Prenant appui sur des entretiens réalisés auprès des intervenants et des initiateurs pédagogiques, leurs contributions mettent en lumière les spécificités du cursus de la promotion François Delarozière.

Pavillon fiction

Retour sur le Laboratoire #5 « Expédition autour du milieu » [8> 21 sept. 2016 – Saint-Médard-en-Jalles (33)]
Initiateurs pédagogiques : Yvan Detraz et Dimitri Messu, directeur et collaborateur du collectif de création Bruit du frigo

Par Fanny BroyelleDirectrice de Mondes Communs, Chercheuse associée au Lames (Laboratoire Méditerranéen de Sociologie – AMU / CNRS)

Dans ses multiples explorations de l’espace public, la FAI-AR entraîne sa sixième promotion d’apprentis dans une nouvelle expérimentation sous forme de Laboratoire : « Expédition autour du milieu ». Un titre plein d’intrigue, proposé par les Bordelais du Bruit du Frigo ; collectif d’architectes, d’urbanistes et d’artistes qui élabore d’autres manières d’imaginer et de fabriquer nos cadres de vie, en prenant en compte les pratiques quotidiennes et l’emprise du réel. Une vision pragmatiste conjuguant propos artistique, geste architectural et/ou aménagement urbain et qui propose, à l’instar de la pensée du philosophe John Dewey (1), de « rétablir la continuité
entre l’expérience esthétique et les processus normaux
de l’existence ». 

Mais quel est donc ce milieu autour duquel les apprentis de la FAI-AR ont fait leur expédition ? Cet environnement, ce biotope dans lequel ils ont été immergés, n’est autre qu’une zone pavillonnaire dans un espace périurbain – plus précisément le quartier Villagexpo (2) de Saint-Médard-en-Jalles situé dans la métropole de Bordeaux – pour un workshop de trois semaines durant le mois de septembre 2016, encadré par Yvan Detraz et Dimitri Messu pour le Bruit du Frigo. 

Périurbain, quartier pavillonnaire, maison témoin… un vocabulaire plaqué de représentations négatives qui, dans le vide laissé par l’absence d’espace public, résonne comme un écho sur les façades des maisons-avec-jardin standardisées, pour finir par se perdre dans des dédales de voirie en « raquette », en impasse ou en « arêtes de poisson ». Triste destination pour se former à la création artistique en espace public ? Justement non. Comme le souligne le géographe Martin Vanier (3), « le périurbain est un désert culturel, événementiel et symbolique qui doit se fabriquer des représentations collectives, des hauts lieux, des récits ». Un avis partagé par l’anthropologue Eric Chauvier (4) qui affirme que « le pavillon porte en lui un potentiel de fiction colossal ». Développant son propos, il énumère : « Derrière une haie taillée, sur le seuil d’une porte, dans une cour goudronnée, sur une pelouse ou derrière une baie vitrée, surgissent des objets personnels, des situations incongrues qui réveillent l’imaginaire. » Ajoutons à cette liste l’accumulation complexe de stéréotypes qui se contredisent eux-mêmes ; le tout fait du périurbain une matière à explorer idéale pour l’équipe du Bruit du Frigo. Un terrain propice pour « se mettre en disponibilité, comme l’explique Dimitri Messu. Être en écoute de tout ce qu’on voit, perçoit ou entend constitue l’ensemble des matériaux à partir desquels on peut fabriquer quelque chose dans une démarche artistique, d’urbaniste ou d’architecture. » Une posture proche de ce que le philosophe Richard Shusterman (5) qualifie de « naturalisme esthétique », qui puise son propos et sa forme artistique dans le réel, et qui pousse un peu plus loin le concept « d’art contextuel » définit par le critique d’art Paul Ardenne (6).

L’immersion dans le banal comme ressort d’imaginaire

S’immerger corps et biens pour déconstruire ses propres préjugés afin de laisser émerger un processus créatif, tel était le premier enjeu de ce Laboratoire en zone pavillonnaire. Pour fabriquer cette mise en condition et mettre les apprentis dans cette relation d’égal à égal avec le contexte, les intervenants du Bruit du Frigo ont opté pour un processus d’immersion totale. Au commencement, une randonnée de deux jours dans ces zones pavillonnaires et périurbaines puis, tout au long du workshop, le logement des apprentis au Formule1, des repas pris à la cantine municipale, des distances importantes à parcourir pour se rendre d’un point A à un point B… Autant de rituels pour prendre le point de vue de « l’individu ordinaire » et aborder ce territoire (entité spatiale) comme un lieu (espace vécu). Cette méthodologie, proche des processus décrits par John Dewey (7) qui propose « d’avoir recours aux conditions ordinaires de l’expérience que nous ne considérons pas en général comme esthétiques », permet selon Yvan Detraz, de « puiser à la source pour extraire une forme artistique, plutôt que plaquer une pratique à une situation ». Une méthodologie vécue de manière plutôt déroutante par les apprentis qui se sont souvent sentis perdus. Yvan Detraz explique : « Endurer ce territoire quitte à ce que ça provoque du malaise, de l’ennui, le sentiment de déranger… Ces sensations étaient importantes à éprouver dans le processus créatif. Si on avait été trop didactiques avec nos outils cartographiques, d’analyses ou de relevés, on mettait à distance, on était comme des chercheurs. Ce n’était pas le propos. » Dimitri Messu poursuit : « On leur a donné assez peu de filtres de lecture, alors qu’ils attendaient qu’on leur donne une boîte à outils pour décrypter, comprendre et appréhender ce milieu. » Pour autant, sachant cette matière périurbaine difficile d’accès, l’équipe du Bruit du Frigo avait porté une attention particulière à choisir un terrain extrêmement favorable : à la différence de nombreuses zones pavillonnaires, Villagexpo est un quartier relativement dynamique avec une association qui propose des animations tout au long de l’année et quelques espaces communs comme un terrain de boules. Cette expérience ne consistait pas à plonger les apprentis dans toutes les contraintes du périurbain, mais plutôt à leur faire vivre une pratique de l’ordinaire qui fasse émerger un processus créatif. En l’occurrence, les conditions étaient réunies. D’ailleurs, les apprentis ont trouvé de manière instinctive les outils – arpentage, regard, écoute, ennui, rencontre, etc. – qui font partie des techniques de lecture d’un paysage. Restait à découvrir ce qu’il se passait derrière les haies des maisons…

Aller à la rencontre de l’intime

Si le contexte pavillonnaire était le prétexte pour vivre une expérience de l’ordinaire comme ressort d’imaginaire, la ressource était à rechercher auprès des habitants. Pour le Bruit du Frigo, il ne s’agissait pas de questionner « les figures architecturales ou urbaines de Villagexpo » mais bien d’aller au contact de l’habitat, c’est-à-dire des personnes ; ce qui constituait le deuxième enjeu de ce Laboratoire. Tenter une exposition à l’autre, dans un endroit où « on peut passer des jours sans croiser de voisins (8)  » comme le souligne la journaliste Raphaëlle Rerolle, passe pour un véritable défi. Sur ce point, Dimitri Messu l’avoue, « trois semaines, c’est court pour rentrer dans la banalité des gens ». Car malgré le « caractère blasé du citadin » tel que l’a défini le philosophe Georg Simmel (9) – dans sa capacité à développer une forme d’anesthésie préventive dans ses relations sociales – dans une zone pavillonnaire et plus que partout ailleurs, la personne extérieure est vécue par l’habitant comme un intrus, une menace au droit à sa tranquillité. Comme l’explique le géographe Michel Lussault (10), « le périurbain fuit une exposition à une certaine altérité. Il s’est replié derrière des haies de thuyas, des portails opaques, des panneaux « chien méchant », bien à l’abri dans sa citadelle domestique ». Et pourtant, dans cet espace d’habitat, cet intime, si certains apprentis ont eu du mal à dépasser la problématique et « allaient comme des âmes en peine » comme le raconte Yvan Detraz, d’autres ont trouvé les ressors de la rencontre : en flânant, tapant la discute, faisant du porte à porte, étant présent sur le terrain de boules, se faisant inviter à dîner ou en exerçant publiquement une activité de travail… bref, comme le résume l’architecte Patrick Bouchain (11) , « en ramenant de la vie dans la norme ». Autant de moyens d’aller à la rencontre qui ont porté leur fruit car, au fil du temps, de nombreux habitants se sont impliqués dans les propositions des apprentis, avec par exemple un inventaire de la faune artificielle répertoriée dans les jardins, des scènes de la vie quotidienne transposées sur les toits des maisons, une playlist des habitants du quartier diffusée par haut-parleur tous les matins au réveil, une installation à l’usage des boulistes construite sur un poteau électrique du boulodrome… Une écriture rendue possible grâce aux liens tissés avec les résidents, en résonance avec les réalités qu’offrait ce territoire, dans une confiance mutuelle qui s’est nouée peu à peu. Car même si, comme le raconte Dimitri Messu, « la plupart des gens n’avaient pas perçu ce qui se passait, avec beaucoup d’indifférence voire quelques mouvements d’humeur, beaucoup de familles ont joué le jeu, pour se laisser surprendre et participer. »

Une écriture qui fait déborder le privé dans le public

On comprend bien que la problématique à laquelle se sont heurtés les apprentis, dans leur objectif d’écriture pour l’espace public, c’est justement l’absence d’espace public, qui rend les zones pavillonnaires si difficiles à appréhender pour une personne extérieure. Ce que le géographe Jacques Lévy (12) résume en ces termes : « Le périurbain se caractérise par la juxtaposition d’espaces privés et d’entités homogènes. […] Il est pauvre en espace public en tant que lieu d’une ville accessible à tous et qui exprime toute la diversité de celle-ci. » Apparaît alors le troisième enjeu de ce Laboratoire : comment penser l’espace public, le commun, dans des espaces conçus autour de la propriété privée ? Pour Dimitri Messu, la réponse figure dans le retournement de cette question : « Exploiter les espaces privés – les jardins, les toits, les haies – les rendre visibles en les sortant de l’intimité, c’est une façon de convoquer l’espace public, d’opérer un glissement. » On voit bien que cette opposition entre « espace privé » (réservé à certains) et « espace public » (ouvert à tous) pose une troisième notion qui est celle de « l’espace intime » (tenu caché aux autres). Cette tripartition « public-privé-intime » est développée par les sociologues Maurice Blanc et Jean-Yves Causer (13), qui décrivent l’habitat comme « une frontière qui sépare le public du privé et, quelquefois, le privé de l’intime », en considérant « la frontière comme coupure et couture », qui divise et unit en même temps. Cette conception, visiblement partagée par l’équipe du Bruit du Frigo, permet d’envisager différemment la notion « d’espace privé » en lui conférant une dimension plus ouverte : en exposant (imposant) leurs goûts esthétiques – couleur des façades, aménagement des haies et jardins – les propriétaires des pavillons ne provoquent-ils pas une appropriation symbolique de l’espace public ?

S’est alors posée la question de la restitution de ce Laboratoire. Si pour le Bruit du Frigo, cela n’était pas un enjeu majeur au regard du processus, il était capital de « redonner » aux habitants, au sens du « don » – « contre-don » cher à l’anthropologue Marcel Mauss (14). Comme l’explique Yvan Detraz : « On devait quelque chose à ceux qui nous accueillaient, mais la formulation était libre et vaste ». Pour les apprentis, la restitution reposait cette question de l’écriture pour l’espace public (lequel ?) et de la forme à lui donner. C’est donc « une forme classique de spectacle, raconte Dimitri Messu, avec un début, une fin et une déambulation » qui a été proposée. Mêlant expressions individuelles et collectives, entre une déambulation chorégraphiée sur la rue principale et une promenade urbaine qui permettait de (re)visiter des jardins ou des toits de maisons habités de propositions artistiques, cette restitution à finalement permis à tous les apprentis de s’exprimer, et aux habitants de vivre autrement leur lieu de vie, le temps du workshop.

Et après ? À chacun de s’emparer de l’expérience vécue. Dimitri Messu explique ce point de vue : « Ce que j’aime dans ce genre de projet, c’est la frustration que ça génère. » Une frustration partagée par certains apprentis comme par certains habitants. Les apprentis tout d’abord, avec des idées qui ont eu parfois du mal à aboutir à cause d’un manque de temps dédié à l’écriture, quand ce n’était pas un blocage dû au souvenir trop tenace d’une ancienne vie passée en zone pavillonnaire. Pour ce qui concerne les habitants, Dimitri Messu raconte : « Quand je suis retourné à Villagexpo après le Laboratoire, les gens que j’ai rencontrés ont exprimé leur regret de n’avoir pas compris ce qu’il se passait, ils auraient bien aimé y participer. » Ce témoignage donne, en creux, raison aux thèses du sociologue Pierre Bourdieu (15) qui décrit que « l’absence de culture [dans certains groupes sociaux] s’accompagne le plus souvent de l’absence du sentiment de cette absence ». Gageons que ce Laboratoire aura donné aux habitants de Villagexpo la conscience de cette présence et fait naître ce désir de fiction qui permet de prendre la distance nécessaire pour appréhender autrement l’expérience du réel : dans le cas présent, son cadre de vie.

Fanny Broyelle

 

[1] John Dewey « L’Art comme expérience », 1934, Folio essais 2008
[2] Villagexpo : quartier construit entre 1968 et 1973, composé de 261 maisons réalisées selon quinze modèles différents. Source : « Patrimoine Villagexpo » Le Patrimoine de Saint-Médard-en-Jalles, n°25 – janvier 2009
[3] Martin Vanier cité par Raphaëlle Rérolle in « Le Français, cet homo periurbanus », Le Monde culture et idées, 2012
[4] Eric Chauvier « Fictions pavillonnaires », L’Architecture d’aujourd’hui n°403, 2014
[5] Richard Shusterman « L’Art à l’état vif, la pensée pragmatiste et l’esthétique populaire » Paris, Minuit, 1991
[6] Paul Ardenne « Un art contextuel », Manchecourt, Flammarion, 2002
[7] John Dewey « L’Art comme expérience », 1934, Folio essais 2008
[8] Raphaëlle Rérolle « Le Français, cet homo periurbanus », Le Monde culture et idées, 2012
[9] Georg Simmel « Les grandes villes et la vie de l’esprit » Conférence de 1902, traduction française 2013
[10] Michel Lussault cité par Raphaëlle Rérolle « Le Français, cet homo periurbanus », Le Monde culture et idées, 2012
[11] Patrick Bouchain interviewé par Luc Le Chatelier « Loi création, architecture et patrimoine : « le permis de faire » en grand danger », Le blog archi, 2016
[12] Jacques Lévy « Périurbain, le choix d’habiter entre soi » in « L’Atlas des villes », ouvrage collectif, Rue
[13] Maurice Blanc et Jean-Yves Causer « Privé – public : quelles frontières ? », Revue des Sciences Sociales, 2005, n° 33
[14] Marcel Mauss « Essai sur le don – Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques », 1923-1924
[15] Pierre Bourdieu et Alain Dardel, L’amour de l’art : Les musées et leur public, Paris, Les Éditions de Minuit, coll. « Le sens commun », 1966