Depuis 2014, la FAI-AR a entamé un cycle d’actions en collaboration avec le Seoul Street Arts Creation Center (le SSACC), dans le cadre d’une convention de trois ans liant les deux entités, sous la houlette de la Seoul Foundation for Arts and Culture (la SFAC). Ce jumelage fait écho à des préoccupations communes aux deux structures dans le développement des arts en espace public, jusque dans la typologie miroir de leurs lieux d’implantation : des sites industriels réhabilités en marge des centres villes (ancienne huilerie pour la Cité des arts de la rue à Marseille, ancienne station sanitaire pour le SSACC de Séoul), intégrant des bâtiments aux arêtes de béton, ruelles et halles intérieures, points d’eau et souterrains…

Dès l’automne 2014, huit artistes coréens étaient accueillis à la Cité des arts de la rue, pour un stage d’introduction à la création artistique dans l’espace public, décliné en trois volets : pratique du mouvement avec Anne le Bâtard, danseuse de la compagnie Ex Nihilo ; décryptage poétique du paysage avec le street jockey Nicolas Mémain ; verticalité avec le grimpeur Antoine le Ménestrel. Quatre actions se déploient ensuite sur l’année 2015-2016, dans le cadre de l’année France-Corée. Ce programme se ponctue par la présentation, en deux temps, d’une expérimentation collective : à Marseille le 3 mai 2016, à l’occasion du printemps coréen ; à Séoul les 4 et 5 novembre 2016, lors de l’automne français. Issus d’horizons divers, la vingtaine de stagiaires accueillis à Marseille est ainsi sensibilisée au projet artistique dans sa globalité, de son écriture à sa mise en œuvre. Ces transferts de compétences contribuent à asseoir une discipline encore émergente en Corée, en diversifiant les pratiques et les esthétiques, par la formation de futurs professionnels de l’espace public.

Avec le concours de : Année croisée France-Corée 2015-1016 ; Institut Français ; Seoul Foundation fort Arts and Culture ; Seoul Street Arts Creation Center ; Ministère des affaires étrangères et du développement international ; Ministry of foreign affairs, Republic of Korea ; Ministry of culture, sports and tourism, Republic of Korea ; Korea Arte Management Service ; Ville de Marseille ; Cité des Arts de la Rue ; FAI-AR ; Sud Side ; Generik Vapeur.


De l’idée à la maquette : enjeux techniques et scénographiques

À l’automne 2015, un volet technique s’est déployé avec les ateliers Sud Side, constructeurs de structures scénographiques œuvrant à la Cité des arts de la rue. Dès septembre, des membres de l’équipe ont mené une expertise à Séoul, en vue d’aider à circonscrire les besoins du futur atelier de construction, qui intègrera ultérieurement le SSACC : « nous avons réfléchi à la manière de compartimenter les volumes, et de définir les besoins du lieu : de l’outillage, mais aussi une veille opérée par des personnes compétentes », détaille Philippe Moutte, directeur de Sud Side. Ce diagnostic fut le préalable au workshop qui eut lieu à Marseille deux mois plus tard, visant à apprendre à établir un dialogue constructif entre artiste et constructeur. « La Corée ne compte pas pour l’instant d’atelier de construction dédié aux arts de la rue, explique JaeYong Kim, chargé de projets arts de la rue sur le site du SSACC. Or il nous en faut pour continuer de développer le secteur ici. L’idée est de sensibiliser les huit stagiaires présents à ces enjeux. »
Issus de champs variés (clown, design, théâtre…), ces stagiaires furent accueillis durant trois semaines en novembre aux ateliers Sud Side, en vue d’y fabriquer chacun une maquette en rapport avec leur projet artistique. Avant tout, il s’agissait d’établir de concert un cahier des charges, destiné à ajuster des intentions en fonction de leur faisabilité. « L’idée n’est pas de transformer ces artistes en constructeurs, mais de leur faire prendre conscience du mode opératoire pour éviter les incompréhensions », explique Philippe Moutte. Plusieurs domaines furent abordés pendant le stage : la construction structurelle (résistance des matériaux, prise au vent…) avec l’ingénieur Marc Anquetil ; la direction technique, avec Jérôme Plaza ; la conception lumière, avec Julo Etiévant.

Passant de la théorie à la pratique, les stagiaires ont ensuite poli leur maquette sur les machines des ateliers Sud Side, assistés des conseils de l’équipe, et de sa philosophie de travail « je crois aux vertus du work together, étaie Philippe Moutte. Travailler en équipe permet de mobiliser des compétences diverses autour d’un projet, et de trouver des astuces : la technique doit aider à mettre sur pieds un projet, sans être un frein. Un atelier de construction doit être un lieu de dialogue pour permettre au projet d’émerger, et non pas une simple caisse à outils ! » « Au-delà d’une pratique, nous parlons aux stagiaires d’une esthétique, complète Perrine Quénu, administratrice de Sud Side. Nous leur faisons partager une expérience de trente ans qui nous a permis d’exister en tant qu’entité : l’implication dans notre outil de travail, les personnalités qui forment l’équipe, et une passion commune pour l’art et la moto, les pompes à essence, l’héritage du XXe siècle, la mécanique à vue… » Dans la quête de « l’atelier idéal », d’autres esthétiques et savoir faire sont aussi proposés aux stagiaires : Transe Express, Mécanique vivante… « Des lieux portés par des artistes, pour qu’ils voient d’autres manières d’accueillir et d’inventer », commente Philippe Moutte.

En fin de stage, la restitution prenait la forme d’un parcours dans l’atelier, entre esquisses à la table et maquettes en état de marche : le résultat de ce que Philippe Moutte nomme « une conversation en actes ». La designer Hye-lim Kim nous invitait à suivre un petit lapin lumineux, roulant et articulé, pour y découvrir au fil de la balade : des structures de spectacles itinérants (caravane de Hye-ji Park, de la compagnie Creative Group Chulmol ; barbecue bar pour 100 personnes, de Sung-yun Yim, directrice du Café Vostok ; chapiteau sans mât, pensé par le clown Marin Boy…)  ; mais aussi de poétiques mobiles (vélo radioguidé faisant tomber la pluie, de So-ha Kim ; machinerie de Seok-kyoung Han mêlant huile et eau, en hommage aux univers de Sud Side et du SSACC !) ; ou encore l’Oiseau vermillon de Seok Joong Choi, destiné à une parade pyrotechnique. « Au-delà de l’artisanat, j’ai trouvé ici le talent d’un grand maître au service d’une passion, commente l’artiste. En Corée, je travaille sur la pyrotechnie avec la compagnie Hwarang. À mon retour, je vais tenter de réaliser grandeur nature la maquette que j’ai conçue ici. C’est comme un départ dans mes projets artistiques personnels ! »

 

[TRans]figurer la ville : bousculer l’infra ordinaire

C’est en plein centre ville de Marseille que se déroulait le workshop suivant : à Belsunce, centre névralgique cosmopolite, zébré de flux (bibliothèque, tramway…), avec le faiseur de sons Christophe Modica, la vidéaste Julie Chaffort et la metteuse en scène et comédienne Alix Denambride. Pour les dix stagiaires (musicien, danseuse, galeriste, créateur de festival, universitaire…), l’objectif fut d’apprendre à « transfigurer la ville par des choses infimes, explique Alix Denambride. Observer la réalité, l’utiliser pour la déformer légèrement, opérer un petit pas de coté qui fasse basculer dans le fictionnel… » « Dans l’esprit d’un projet de territoire, qui émane de la rencontre avec le lieu et les gens, complète Christophe Modica. En testant des actions dans la rue pour voir ce qu’elles suscitent, sans grosse machinerie. » À l’image du travail sur le point de vue proposé par Julie Chaffort : « l’écriture cinématographique dans l’espace public implique que même restant derrière la caméra, l’artiste se met en jeu dans la ville. Il peut choisir – ou pas – de le prendre en compte dans ce qu’il est en train de filmer. » Les stagiaires éprouvent des traversées sensibles de l’urbain, à travers différents média : « ils ont simplement écouté avec leurs oreilles, puis avec des enregistreurs, détaille Christophe Modica. Ils ont aussi filmé, chanté, bougé des objets, se sont mis en scène… Jusqu’à injecter peu à peu leur écriture. » Ces enseignements croisés étoffent les savoir-faire, comme en témoigne AnYoung Jeong, adepte de la danse et du théâtre in situ au sein du Group Projet WAE : « j’ai l’habitude de travailler avec un musicien, et j’avais envie de pouvoir tester ces pratiques à mon tour. Le deuxième jour du workshop était destiné à ouvrir les oreilles… en fermant les yeux, ce qui modifie complètement la perception. Un autre monde s’ouvre, le mouvement crée du son, qui crée à son tour de l’espace… J’aimerais réutiliser cette idée, exploiter la forte émotion que m’a procurée cette expérience. »

La pédagogie prenait aussi en compte l’importance du processus : s’impliquer dans un quartier, y créer des liens, être à la fois sujet et objet d’un contexte auquel on s’adapte. Des inévitables contretemps, « aléas productifs » comme les nomme Christophe Modica, peuvent naître de belles rencontres : en pleine période d’attentats, la sécurité a contraint l’équipe à abandonner la bibliothèque de l’Alcazar, initialement pressenti comme terrain de jeu. Un QG de repli s’est alors improvisé dans un café rue des Recollettes. Dans sa jolie cour intérieure fut présentée une étape de travail : un cadavre exquis vidéo, fait d’instantanés subjectifs saisis à Belsunce et Saint-Charles. Évoquant la sensation d’exotisme, il résonnait singulièrement dans ce quartier cosmopolite : « Se présenter comme un étranger aux yeux d’autres immigrés crée une proximité, une empathie, on s’apprivoise plus facilement », analyse AnYoung. Au fil des jours, le lien avec le contexte s’est affiné : la prise en compte des passants, spectateurs potentiels, témoins ou partenaires de jeu, s’est affirmée ; des relations se sont aussi nouées avec les acteurs culturels locaux (le collectif Etc, La Compagnie – lieu de création…). Le panel des propositions qui en résultait témoignait de préoccupations et esthétiques diverses : jeu participatif avec consignes délivrés au casque sur la Halle Puget (HyeRung Lee) ; Sisyphe des temps modernes feignant de marcher devant une vidéo compilant des portes éternellement closes (JinSoo Kim) ; jeu collectif à base de post-it et d’idéogrammes coréens (SoYeon Huh)…
Mais aussi d’étonnantes promenades sonores : pour « composer avec le paysage », HyeJung Jeong a imaginé une bande son originale, à base de musique symphonique et de sons de la ville. Un thriller in situ auquel participent, sans le savoir, les habitants eux-mêmes ! À sa suite, la poétique « promenade souvenir » de JeaHoung Do, peuplait des lieux vides avec des sonorités diffusées au casque. Aux Marseillais, cette expérience a révélé une autre ville : « J’ai découvert un nouveau Belsunce, des moments de grâce au milieu des poubelles, je me suis même cru à Broadway ! », s’enthousiasme Christophe Modica.

Et une performance très délicate, pensée par Mélie One pour les grand-pères maghrébins de la place Louise Michel, un lieu de passage qui mêle les générations. « En me posant la question du contexte, j’ai réalisé que j’avais besoin de créer pour ces habitants, qui ne dépensent pas d’argent dans les loisirs culturels », analyse Mélie. Dans les casques distribués, s’égrainaient les poèmes en arabe et coréen – écrits par des habitants du quartier – évoquant la place des populations immigrées dans la construction du quartier. Puis Talk to the wind de King Crimson éclatait dans les enceintes sur la place, « I’m on the outside, looking inside »… Émouvante communion incitant à ôter les casques, avant qu’une danseuse n’ose un doux pas de deux avec un vieux monsieur, lui prenant la main, pour littéralement  « y lire » la mémoire du passé. « Les échanges ici ont été riches pour les stagiaires : ils ont appris à écouter le son dans un espace public très différent de celui de Séoul. Comme la plupart travaillent souvent seuls, ils ont aussi pu confronter leurs pratiques avec d’autres artistes, issus de disciplines et de générations différentes. Certains participants prévoient de transmettre ce type d’actions lors leur retour en Corée. D’autres vont peut-être continuer à travailler ensemble… », conclut Yuri Kim, coordinatrice du projet pour la SFAC.

 

L’œuvre à grand format : le défi de la création collective

Après les micro-perturbations de l’espace public, place à la grande forme, ce savoir faire à la française ! À la Cité des arts de la rue, il est représenté par la compagnie Générik Vapeur, trente ans d’expérience au compteur. C’est Pierre Berthelot, son co-directeur artistique, qui a pris en charge la direction pédagogique du stage. Spécificité de ce laboratoire : il s’insérait dans le cursus de la 6e promotion FAI-AR en cours. Sept stagiaires coréennes ont donc rejoint les seize apprentis, pour un workshop visant à mettre sur pieds une expérimentation collective, présentée au public le 3 mai 2016, lors du printemps coréen à Marseille. Durant trois semaines, les 24 artistes ont travaillé sur le thème « Lost in translation ». Perte de repères, confusion, nouvelles technologies… Incarner un tel propos implique de se questionner sur la forme : comment s’adresser à une grande jauge, gérer des flux, tout en créant de l’intime au milieu d’une foule ? Avant tout, il s’agissait d’apprendre à travailler ensemble, surmontant les barrières de la langue pour canaliser les énergies et les fédérer dans une œuvre commune.

Pierre Berthelot a transmis le savoir faire de Générik Vapeur : « Penser les volumes de l’espace, permettre à 500 spectateurs de voir des actions, même différentes, en jouant sur les points de vue », tout en veillant à mobiliser l’ensemble de l’équipe sur un processus de création collectif. Objectif de la restitution : créer des images suffisamment fortes et signifiantes pour porter un propos à l’échelle de la Cité des arts de la rue. L’écriture s’est nourrie de phases collectives, sur la base d’une méthode dramaturgique proposée par l’intervenante Pina Wood, apprentie de la 5e promotion (2013-2015). La mise en scène, par groupes, a ensuite visé à articuler des tableaux sur la base d’un synopsis commun évoquant la traversée, la place de l’individu au sein du collectif. La déambulation, jouant sur les sensations, habitait physiquement des espaces réels – tour métallique, ruelle intérieure, toits, grande halle… – investis artistiquement : un couloir aquatique, une scène de chaos au milieu de carcasses de voitures… débouchant sur la félicité d’un monde fantasmé. « J’ai joué le rôle de négociatrice au sein du groupe, pour permettre aux idées de se révéler, évoque JinYeob Lee, stagiaire coréenne, metteuse en scène du dernier tableau. Nous avons travaillé sur le thème de la joie dans la vie quotidienne. Mais nos conceptions étant différentes, nous avons dû prendre le temps de digérer les idées de chacun, pour les faire siennes. En si peu de temps, c’était un vrai challenge ! » La multitude, de spectateurs comme d’artistes à l’œuvre, rejaillit sur les thématiques travaillées : « je me suis rendu compte combien l’échelle d’un spectacle pouvait influencer sur son propos, constate JuHyung Lee, apprenti. La grande jauge m’a donné envie de questionner le fait d’être ensemble. Une problématique universelle, vitale, quotidienne, qui outrepasse le cadre artistique. »

Le laboratoire a aussi opéré une plongée historique dans les racines du grand format. Lors d’une conférence, Jean-Raymond Jacob, directeur artistique convoquant « le bouffon et le sacré » au sein de sa compagnie Oposito, a rappelé l’importance d’aînés tels que les Bread & Puppets, mais a aussi levé le voile sur des expériences méconnues, telles que Le masque de la ville, menée à Nancy en 1982 aux côtés de Ricardo Basueldo : une multitude d’actions artistiques simultanées sur la Place Stanislas recouverte d’une géante toile d’araignée, avec la danseuse Carolyn Carlson, le musiciens d’Urban Sax sur des chars, des choristes aux fenêtres et une marionnette géante lancée par câble au-dessus de la foule… « Une prise de l’espace de manière empirique, un hold-up poétique » se souvient l’artiste, qui use aujourd’hui encore des ressorts alors expérimentés : « convoquer une foule pacifique, confronter les habitants à leur propre ville, s’ancrer dans la mémoire collective ». La conférence n’a pas manqué de poser des questions sur l’avenir de l’événementiel urbain dans le contexte économique actuel, en impulsant des réflexions dans l’auditoire : comment réinventer ou diversifier le genre ? Avec le corps ou des séries de petits objets en nombre, en délaissant les artifices pour s’appuyer sur l’effet induit par une action insolite à l’échelle de la ville… Autant d’interrogations soulevées, créant des envies qui irrigueront le parcours des futurs artistes. +++

Match retour à Séoul

En cet automne 2016, le programme d’actions s’achève sur cinq semaines de travail à Séoul. Du 4 au 21 octobre, les intervenants de Sud Side entament une nouvelle session de formation, dans l’atelier du SSACC en cours de finalisation. Six artistes coréens, futurs usagers du lieu, participeront à la construction collective d’un objet scénographique, faisant office de prototype.

La semaine suivante, les seize apprentis de la 6e promotion de la FAI-AR rejoignent les sept stagiaires coréennes rencontrées en mai à Marseille. Sous la houlette de Pierre Berthelot et de trois membres de la compagnie Générik Vapeur, ils veilleront ensemble à adapter in situ la forme collective Lost in stranslation, en la transposant au contexte du SSACC.

Restitution publique de ces deux expériences les 4 et 5 novembre 2016, à l’occasion de l’automne français à Séoul. Une expérience à suivre au quotidien sur la page Facebook La FAI-AR à Séoul.

Julie Bordenave